
Quand il l'a vu débarquer avec sa loupe, ce jeudi 4 octobre, à l'arrière d'une voiture deuxième classe du Paris-Toulon de 16h15, Jean-Paul Delevoye n'a pu résister. Pour quoi faire ? "Repérer les faux billets", éclaire le contrôleur qui profite de cet auditeur aussi attentif que captif pour dérouler son exposé sur les nouvelles fraudes et la déroute du réseau ferré français... "Je vais vous dire, je suis la cinquième génération de cheminots de ma famille et c'est fini, ce n'est plus la SNCF que j'ai connue. Je n'ai qu'une hâte c'est de prendre ma retraite et de me tirer d'ici", conclut-il blasé avant de poursuivre son inspection.
Le contrôleur ne l'a pas reconnu, et pourtant il vient de rencontrer l'homme qui tient justement entre ses mains les clés de sa future retraite de cheminot. Méconnu du grand public, Jean-Paul Delevoye a été nommé l'an dernier Haut commissaire à la réforme des retraites. Sa mission consiste à coordonner des discussions avec les partenaires sociaux et défendre ses recommandations auprès de l'exécutif en vue de la présentation d'un projet de loi devant le Parlement au mieux mi-2019. L'objectif: harmoniser les règles du mille-feuille des 42 régimes actuels en créant un système de retraite unifié où un euro cotisé donne les mêmes droits à chacun, qu'il soit salarié du privé, fonctionnaire ou encore indépendant.
Réforme "la plus explosive" du quinquennat
Un chantier débuté en avril 2018 que certains spécialistes annoncent comme "la réforme la plus explosive" du quinquennat. A quelques jours de la réunion multilatérale du 10 octobre avec le patronat, et les syndicats qui doit fixer les grandes orientations pour les mois à venir, Jean-Paul Delevoye affiche une sérénité déroutante. "Cela va permettre de clarifier les positions de chacun", salue ce vieux routier de la politique, âgé de 71 ans. Ne nous y trompons pas. Le ton a beau être convivial autour d'un apéritif improvisé dans le train avec sa garde rapprochée, ses taquineries, blagues et digressions répétées révèlent surtout un habile moyen d’écarter les questions trop épineuses sur ce projet tentaculaire pour l’heure très flou.
"Il ne peut pas encore parler du fond", justifie son entourage. Et pour cause. "Les dernières réformes des retraites ont toutes été menées dans un climat anxiogène de contraintes budgétaires. Aujourd’hui, j’entends les doutes des partenaires sociaux qui craignent une récupération de la réforme pour faire des économies. J’entends les doutes des citoyens qui pensent que le projet est déjà ficelé. Nous devons faire preuve de pédagogie et reconquérir la confiance de tous les côtés. Cela prend du temps", reconnaît-il, philosophe, en redressant sa cravate grise.
Elevé au "biberon gaulliste"
Pour ce faire, l’ancien chiraquien a imposé sa méthode de travail axée sur la concertation qui tranche avec celle du chef de l’Etat. "J’ai toujours prôné les mérites de l’intelligence collective des citoyens et je suis aussi attaché à montrer un syndicalisme de proposition", affirme-t-il en soulignant les 140 heures de dialogue menées avec les partenaires sociaux depuis six mois, mais pas seulement.
Outre la création d’une plateforme en ligne –"qui a déjà recueilli plus de 200.000 votes"– Jean-Paul Delevoye anime depuis plusieurs semaines des journées d’ateliers participatifs citoyens à travers la France (Montreuil, Strasbourg, Dijon, Lorient, Toulon, etc.). Si l’objectif affiché est de recueillir des propositions qui nourriront le futur projet de loi, l’opération sert aussi à valoriser la réforme, calmer les inquiétudes, quitte à se faire parfois voler dans les plumes. Pas de doute, même s’il s’en défend, Jean-Paul Delevoye est bien là pour déminer le terrain.
Un exercice dans lequel excelle ce colosse affable de 1,93 mètre élevé au biberon gaulliste, et rompu aux arcanes du pouvoir depuis près d’un demi-siècle. De la mairie de Bapaume (Pas-de-Calais) qu’il a dirigée pendant trente ans, à la présidence du CESE en passant par la présidence de l’Association des maires de France, le conseil régional du Nord-Pas-de-Calais ou encore les bancs du Sénat et de l’Assemblée nationale, Jean-Paul Delevoye est l’un de ces dinosaures de "l’ancien monde" qui a été de tous les combats politiques, ou presque. C’est ce "parrain" de la première heure d’Emmanuel Macron qui a d’ailleurs présidé la commission d’investiture d’En Marche!, lors des dernières législatives.
S’il a été nommé à ce poste si sensible de Haut commissaire, c’est d’ailleurs moins pour son rôle dans la réforme des retraites du gouvernement Raffarin alors qu’il était ministre de la Fonction publique en 2003, que pour ce pedigree politique très utile au jeune mouvement LREM, qui s’appuie sur un ancrage territorial fragile. Son équipe forme d’ailleurs les 38 députés et sénateurs LREM nommés "ambassadeurs retraite" afin de multiplier les rencontres publiques et de mettre la majorité en ordre de bataille pour le débat parlementaire qui s’annonce aussi technique que politique. Après la réforme, son programme est très clair: "J’offre à toute l’équipe une retraite à la Chartreuse de Neuville!", lance, espiègle, le septuagénaire qui préside –aussi– l’association de défense du monastère, avant de descendre du train.
A Toulon, la réforme des retraites laisse perplexe
Le 5 octobre dernier, Challenges a suivi Jean-Paul Delevoye à Toulon où il participait à l’un des huit ateliers participatifs citoyens organisés sur la réforme des retraites. Au programme: questions-réponses avec les 90 participants et travaux en petits groupes autour du thème des conditions d’âge de départ à la retraite. Le Haut commissaire a eu droit à un comité d’accueil d’une quinzaine de militants CGT de l’Union des syndicats retraités du Var raillant le "semblant de démocratie" de la consultation.
Dans la salle, une majorité de retraités et de personnes proches du départ à la retraite s'étaient déplacées pour l'occasion, avec sur les lèvres nombre de questions inquiètes: "Ma retraite sera-t-elle garantie au niveau actuel?", "Comment prendre en compte la pénibilité des postes dans le nouveau système?", "Pourquoi vouloir changer de système alors qu'il est à l'équilibre?", "Quel sort sera réservé aux carrières hachées?", "Ma pension de réversion sera-t-elle maintenue?"...
Pour leur répondre, Jean-Paul Delevoye et son équipe ont déroulé, chiffres et powerpoint à l'appui un argumentaire volontairement rassurant, sans pour autant être en mesure de détailler précisément les premières pistes retenues par le gouvernement et les partenaires sociaux (ex: âge légal de départ à la retraite, mise en place du calcul par points, financement...). "Ce que j'ai compris c'est que la seule chose qui sera universelle, serait le système à points. Pour ce qui est du reste, c'est très flou", glisse Christophe, un militaire participant à l'événement visiblement déçu.
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